La dame blanche était un chat noir.

Alexandre aimait bien des choses dans la vie, mais il n’adorait vraiment que trois choses : les chats, la moto et Léa.

Les chats d’abord, une véritable passion presque suspecte. A peine paraissait un de ces petits félins qu’Alexandre fondait. Il s’arrêtait alors et nouait un lien avec lui ; parfois un simple coup d’œil, le plus souvent une petite caresse. Jamais les chats, même les plus sauvages, ne le fuyaient lorsqu’il allait à eux. Parfois, ils passaient un vrai moment à jouer ensembles puis ils se donnaient rendez-vous un autre jour à un autre endroit. Bien sûr, Alexandre avait chez lui son chat mais bien malin qui aurait pu dire lequel des deux habitait chez l’autre. C’était un gouttière noir, presque exclusivement noir, hormis quelques poils blancs, rares au début mais qui se multipliaient à mesure que la bête prenait de l’âge. Le poil mi-long, le pelage très fourni soyeux et lustré, de grands yeux ronds étonnés à l’ombre, d’un jaune d’or pur lorsqu’il était au soleil et que ses iris se réduisaient à deux fentes imperceptibles, la tête arrondie d’un chartreux, ramassé, la queue courte. Il semblait pataud lorsqu’il se couchait sur le canapé en baillant mais en fait les mâchoires de tueur qu’il découvrait alors et la vivacité qu’il montrait lors de ces chasses le rendait redoutable pour la population avoisinante de lézards et de rongeurs. Tout de velours avec son maître, le ronronnement facile et d’humeur égale, il gardait intact ces instincts et son savoir-faire de prédateur. Alexandre lui vouait une admiration sans borne et un amour fervent et il aimait à croire à une certaine réciprocité.

La moto ensuite, un goût récent, découvert presque par hasard. Mais comme pour tous les convertis sur le tard une passion tenace, presque exclusive. S’il sortait parfois en groupe, un must pour un motard, Alexandre aimait surtout les longs Run solitaires sur des routes pas trop fréquentées. Sa moto n’était pas un foudre de guerre ni un tréteau poussif. C’était un roadster honnête, une cylindrée moyenne, bon à tout ou bon à rien selon les opinions des uns ou des autres. Les motards aiment débiner les motos des autres motards afin de se conforter dans la justesse du choix de " leur " moto. Mais peu importait à Alexandre qu’on moqua parfois son engin, pour lui sa moto, c’était son Démon (il n’omettait jamais le " D " majuscule en y pensant), sa machine à lui, récente, fiable et selon son jugement bien assez puissante pour son niveau de pilote. Il s’était fait peur une fois ou deux dessus, cela lui avait mis dans la tête le peu de plomb qu’il y manquait encore. Il roulait quotidiennement et relativement prudemment. Il se " lâchait " aussi parfois en balade les week-ends mais toujours avec un reste sur sa marge. Restait toujours, évidement, le risque de l’impondérable… Ce risque il était prêt à y faire face et le cas échant résigné à en payer le prix pour continuer à exercer les privilèges que confèrent l’état de motard : le plaisir de l’air vif, de la négociation du virage, du déplacement rapide, et du regard des filles…
Léa enfin. Sa Léa, sa " Précieuse " comme il l’appelait souvent, la femme de sa vie, celle dont, à peine sorti de l’adolescence, il était tombé amoureux, d’un amour que Barjavel savait dire, moins chaste que celui de Cyrano pour Roxane, moins romantique que ceux tombés de la plume de Shakespeare mais aussi noble, aussi pur et plus total encore. Il ne s’était jamais vraiment guéri de sa rupture d’avec elle, 25 ans plus tôt, en dépit de nombreuses binouzes, des autres filles (Alexandre aimait les filles), de quelques gamelles et même des 2 ou 3 chats qui l’avaient accompagné dans sa vie chaotique. Léa l’avait donc plaqué autrefois, sans raisons claires autres que celles de l’insouciance de la jeunesse mais, inexplicablement, (aux yeux d’Alexandre) elle avait repris récemment contact avec lui au seuil de la quarantaine… Alexandre l’avait alors accueillie dans sa vie, comme si elle rentrait d’un long voyage, comme il aurait accueilli un chat perdu ou un de ses potes motard en débine : simplement, comme une chose allant de soi, c’était la femme de sa vie, elle devait bien revenir un jour.

Léa habitait loin de lui mais Alexandre aimait faire de la route sur sa moto. Alors il la rejoignait aussi souvent qu’il le pouvait et ils passaient ensemble les moments les plus importants de la vie : ceux qu’on ne perd pas à la gagner. Ces heures de bonheur, ils ne pouvaient hélas en faire leur quotidien : Léa ne voulait pas déménager, trop d’attache là où elle vivait, et Alexandre, lui, devait travailler pour vivre. Trouver du travail, là où Léa habitait était sinon impossible du moins difficile surtout la quarantaine passée. Or Léa voulait souvent beaucoup de chose mais ne voulait pas que cela lui coûte trop… Aussi, lorsque Léa voulait Alexandre, elle demandait à Alexandre de passer et Alexandre passait. Il posait un jour de congé et montait sur son Démon pour couvrir, par l’autoroute le plus souvent, un pensum pour un motard, les 400 km qui les séparaient et rejoignait Léa. Il laissait chez lui le temps d’un week-end son chat qu’il aimait tant parce qu’il aimait Léa et qu’il aimait la moto, c’était simple, c’était tout. Léa l’accueillait le soir, fatigué par sa course, elle lui offrait une bière, un bain, à manger et sa compagnie. Pour un peu de la compagnie de Léa, Alexandre aurait roulé une vie en enfer. Durant leurs rencontres, il leur arrivait même de faire l’amour, en fait à chaque fois que Léa en avait envie. Alexandre aimait beaucoup faire l’amour mais par-dessus tout il adorait faire l’amour avec Léa, si belle, si fine, si délicate, pudique et désirable… Précieuse. Il se fondait en elle, attentif à son plaisir jusqu’à ce que, finalement, sa propre conscience disparaisse dans un tourbillon éclatant, un déchirement du continuum espace-temps où, le temps d’un soupir, au-delà du plaisir il n’était plus, dissous dans le Nirvana, apaisé enfin de sa vie soucieuse et trop souvent triviale. L’oubli de lui même durant l’acte d’amour, cela n’arrivait qu’avec Léa et jamais avec les autres filles parce qu’il aimait Léa et qu’elle l’aimait en retour. Léa faisait bien l’amour mais, hélas pour Alexandre, jamais aussi souvent qu’il aurait voulu et cela nuisait parfois à leur relation.

Pour Léa, Alexandre était " son Prince ", le premier, celui qui maladroitement mais avec infiniment de respect avait un soir de juillet posé ses lèvres sur les siennes et lui avait offert une étoile choisie dans le ciel de l’été dans un champ de blé provençal. Son regard, ses lèvres qu’elle trouvait parfaites, sa gentillesse l’avaient conduit à cette première fois merveilleuse et elle avait gravé ce souvenir qu’aucun de ces nombreux amants suivants n’avait su effacer. Alexandre, son ange… Qu’il était beau encore, ces traits affirmés par la maturité, peut être plus beau encore qu’autrefois, mûri par les années passées sans elle et un peu meurtri par la vie, avec ce regard profond qu’il lui portait, ce même regard qu’autrefois, mâtiné de désir, d’admiration de la voir si belle, d’amusement aussi de ces attitudes coquettes et, elle se l’admettait, parfois un peu empruntées. Et ses lèvres, mon dieu ses lèvres, comment avait-elle pu se passer de les voir, de les goûter, de ce sourire, le sourire d’un ange…

Léa voulait certes beaucoup de chose et en particulier, Léa voulait d’Alexandre une chose, la seule chose qu’Alexandre se refusait à lui donner, lui qui aurait tout donné pour elle ; Léa voulait un enfant. Or Alexandre pensait certaines choses des enfants. En particulier, qu’ils transforment les femmes en mère ; ce faisant, ils volent aux hommes leurs femmes, leurs temps, leur vie. Et Alexandre voulait sa femme, sa vie et non se projeter dans celle des ces enfants. De plus, le monde lui paraissait si incertain, tellement au bord du précipice qu’il se refusait à y mettre un enfant. Léa en voulait à Alexandre de ne pas ressentir ce besoin qu’elle éprouvait. Ils en avaient beaucoup parlé et à chaque argument qu’il avançait contre cette idée, elle sentait un poignard s’enfoncer dans le cœur. Elle n’avançait pas d’argument, elle ne disait rien, comme savent ne rien dire les filles quand elles sont contrariées. Elle ne cherchait pas à le convaincre, elle estimait que cela devait venir de lui ; Une fille s’imagine parfois que les garçons devinent tout ce qu’elle attend et qu’ils ne font pas ce qu’elle attend simplement pour le plaisir de la contrarier. Une fille imagine trop souvent qu’un garçon se comporte comme elle…

Déprimée, elle ruminait sa tristesse de voir son prince si aveugle à l’évidence naturelle de l’enfantement. Lui qui aurait fait un père idéal… pensait-elle. Déçue, elle envisageait de se trouver un autre homme tant son besoin d’enfant prenait le pas sur le reste de sa vie, même sur l’amour sincère, pur et fort qu’avait Alexandre pour elle et qu’elle partageait pourtant... Elle appela Alexandre pour le revoir une dernière fois et rompre avec lui, définitivement. Alexandre, sans se douter de rien, comme à son habitude se libéra et parti rejoindre Léa.

Pour une fois, il n’était pas pressé et il décida de passer par les départementales ce qui, tout en lui prenant plus de temps, lui permettrait de se faire plaisir dans les virages. Et du plaisir il en eut, la route correspondait à ces espoirs, tortueuse mais en bon état, avec une météo agréable. Il enchaînait les courbes rapides et les virages serrés sans ressentir la fatigue. Il était presque arrivé lorsque l’impondérable se produisit…

Une courbe qu’il avait déjà plusieurs fois négociée et souvent à des allures supérieures à celle ou il allait aujourd’hui, une simple courbe, sans piège particulier, un " gauche " honnête qui sans s’ouvrir en parabolique ne se refermait pas traîtreusement. Ce fut pourtant ce virage qui servit de décor à la catastrophe. Alexandre l’aborda, certes vivement, mais sans recherche excessive de performance. Il atteignait la corde, le long de la ligne blanche centrale lorsqu’il aperçut l’animal sur la route. Un chat ! Pareil au sien : noir, mais les yeux verts et exorbités, les oreilles en arrière, aplati sur la route, feulant, paralysé par la peur provoquée par cet énorme monstre hurlant qui lui fonçait droit dessus. Alexandre, voyant le félin menacé par sa moto et en détresse, sans réfléchir aux conséquences, coupa les gaz et sauta sur le frein avant. Immédiatement, la moto sur l’angle se redressa et, droite, quitta la belle trajectoire courbe qu’elle suivait jusqu’à présent. Elle frôla sans le toucher le chat terrifié et poursuivit sa course en ligne droite pour la terminer dans une haie de futaie qui bordait le virage. Alexandre emporté par l’élan tandis que la moto stoppait net dans la haie effectua un soleil par-dessus et termina sa chute dans le champ en contrebas. Fraîchement labouré, il aurait bien amorti la chute et la vitesse de sa trajectoire balistique si le soc de la charrue passée la vielle n’avait fait remonter une pierre anguleuse du sillon ou atterrit finalement le dos d’Alexandre. Elle heurta sa nuque entre le casque et le bourrelet du blouson. Le craquement fatal raisonna dans sa tête mais le choc de l’atterrissage lui avait coupé le souffle et contraint son cerveau à commander la perte de conscience, aussi Alexandre ne l’entendit pas. La scène avait durée moins de 2 secondes.

Lorsque Alexandre reprit conscience, le chat gisait sur sa poitrine, la tête dans une position anatomiquement impossible, la langue pendant dehors : il était mort. Alexandre le remercia, le prit délicatement dans ces bras et se releva. Courbaturé, il se dirigea vers sa moto. La roue avant avait défoncé la haie, elle saillait dans le champ, mais la moto était restée debout enchâssée dans l’entrelacs de branchage. Il traversa la haie en protégeant la dépouille du matou dans son blouson et le fourra doucement dans son sac fixé à l’arrière sur la selle passager. Ayant fait, il dégagea la moto et la mit sur la béquille centrale. Elle avait calé en s’encastrant dans la haie. Coupant le contact, il commença son inspection. La machine était presque intacte ; quelques griffures à l’avant, une ou deux branches cassées à retirer des rayons, pas de fuite apparente, ni de liquide de refroidissement au radiateur, ni d’huile sous le carter moteur. Après avoir placé la machine au point mort, Alexandre remis le contact et actionna le bouton du démarreur. Le moteur partit aussitôt. Soulagé de voir son Démon opérationnel, il dé-béquilla, remonta dessus et repartit vers sa destination à l’affût de tout bruit suspect et à une allure très raisonnable.

Quand Léa lui ouvrit la porte ses yeux s’arrondirent. Sa jolie bouche esquissa un Oh muet et Alexandre lui dit :

- Je suis tombé…

- Je vois dit-elle, passant la main sur sa nuque ou apparaissait un hématome violacé.
- Entre, je te fais couler un bain. Veux-tu une bière ? Ou un café ? Tu es glacé et tout pâle. Tu es sûr que tu vas bien ?

- Non, merci pour la bière et le café, je n’ai pas soif, ni froid non plus, oui je crois que je vais bien, je ne sens rien…

Il posa son casque et son sac et ôta son blouson. Léa était partie dans la salle de bain, elle n’avait pas embrassé Alexandre, ni montré plus d’émotion que cela, pas même un reproche. Alexandre était perplexe : de l’indifférence ou de l’inconscience ?


En fait, Léa bouillait intérieurement et s’efforçait de rester calme en apparence. Elle s’affairait dans la salle de bain. " Quel idiot " se dit-elle, il a failli se tuer, et il est là froid et calme comme si de rien n’était.

- C’est à cause d’un chat qui traversait, j’ai voulu l’éviter et …

- Un chat ? dit-elle en revenant au salon, tu as failli te tuer pour un chat !

- Il était noir tu sais…

Elle explosa :

- Je m’en fiche de sa couleur, tu te rends compte que pour un peu je devais passer le reste de ma vie à te pleurer ? Et toi tu es là, comme si de rien n’était, et tu me dis que c’est à cause d’un chat ? C’est dangereux la moto, tu le sais, tu en fais quand même… tu m’avais promis d’être prudent et tu es tombé ; c’est de ta faute pas celle d’une pauvre bête ! Idiot !

Elle avait les larmes de la fureur dans ces yeux. Alexandre recula devant l’assaut et il la laissa vider sa rage et sa peur rétrospective. Il accepta même la gifle accompagnant le dernier mot sans broncher. En fait, il ne la sentit pas. Finalement elle s’effondra dans le canapé en pleurant. Il resta sans rien dire un moment, alla fermer les robinets de la baignoire dans la salle de bain et s’approcha d’elle comme il approchait les chats farouches : Accroupi, de face et doucement. Il tendit la main et la posa sur son genou droit. Elle sursauta mais le laissa faire.
- Léa, crois-moi, je suis désolé. Je ne pouvais vraiment rien faire d’autre pour épargner ce chat. C’est idiot je l’admets mais tu sais comme j’aime ces animaux…

Il parlait doucement et lentement d’une voix grave et lente, si persuasive aux oreilles de Léa. Il reprit :
- Léa, ma précieuse, tu as eu peur et moi aussi. Je ne suis pas fier de l’aventure. Mais je suis là, je t’aime, alors s’il te plaît, soyons heureux plutôt au lieu de pleurer sur ce qui aurait pu être. D’accord ?

Elle semblait s’apaiser quelque peu. Alexandre se releva doucement et la prit dans ces bras. Elle se laissa faire mais elle cacha sa tête dans son épaule continuant à pleurer doucement. Alexandre était ému de voir que sa Léa était si bouleversée par ce qui était arrivé et par ce qui aurait pu être… Et il se souvint alors et pleura aussi ce qui, en fait, était.

Cela surprit Léa. Alexandre ne pleurait pas souvent, d’aussi loin qu’elle se souvenait, cela n’était arrivé qu’une fois à propos de l’enfant qu’il lui refusait. Mais il avait pleuré de sa peine à elle, pas sur lui. Là, il pleurait de nouveau de la voir triste, tout au moins le croyait-elle. Emue et touché, elle se força à lui sourire, c’était un garçon si doux, si gentil, tendre et attentionné et viril malgré tout. " Sa Précieuse, c’est vrai, je suis sa précieuse " se rappela-t-elle, " il te le dit souvent. Allons restes belle ma fille, tu lui dois cela ". D’une main elle ajusta sa coiffure, ses boucles sombres et fournies parfumées de vanille et d’ambre, un mélange qu’elle mettait dedans chaque fois qu’il venait la voir, de l’autre elle sécha ses yeux. Puis elle porta ses lèvres à ses yeux à lui pour boire ses larmes dans ce geste simple et magique que font les filles amoureuses qui ont fait de la peine à leur amant, en guise d’offre de pardon. Il la laissa faire se calma et lui sourit. Elle lui rendit son sourire, noyée déjà dans ces yeux vert-sombres, ce regard fascinant dont elle ne se savait pas se détacher. Elle avait soudain envie de lui, chavirée d’émotion, tremblante encore à l’idée d’avoir failli le perdre, elle qui s’apprêtait ce matin encore à rompre avec lui. Rompre ! Elle avait décidé de rompre et elle le désirait maintenant comme jamais elle n’avait voulu un garçon… Même lui, Alexandre, son amour d’enfance, non jamais comme cela. L’idée de ne l’avoir plus jamais… Elle ne quittait pas son regard, elle l’embrassait les yeux ouverts, ses yeux, ses lèvres, il embrassait si bien… Léa ne prenait pas la pilule. Lorsque Alexandre pénétra Léa elle voulut se défendre :

- Attends Alex, tu as oublié…

- Je n’ai rien oublié Léa, tu veux un enfant de moi non ?

- Mais tu…

- Chut !

Il l’embrassa, elle se perdit dans le plaisir ; rapidement lui aussi, cela au moins il le ressentait encore…

Brisée par sa soirée, Léa s’endormit vite ; elle aurait voulu parler à Alexandre de ce qu’il venait de faire, de son bonheur et du fait que leur vie allait changer qu’elle voulait s’établir avec lui, se marier peut-être, être la mère parfaite pour faire honneur à la confiance qu’il lui avait faite et plein d’autres choses encore ; Léa le lui dit… En rêvant ! Alexandre attendit que Léa dorme en la regardant avec avidité et adoration. Puis, doucement, il se leva sortit le cadavre du chat de son sac et le posa précautionneusement sur le bureau. Il attrapa alors un papier et un stylo. Le stylo était mauve. Tristement il sourit, Léa adorait le mauve depuis toute petite et cette couleur était devenu entre eux un signe de ralliement et de connivence. Il écrivit, lui qui détestait son écriture, entreprenant d’expliquer à Léa pourquoi il devait partir et d’où sortait ce chat noir qu’elle découvrirait au matin en s’éveillant. Ayant fait, il s’habilla en silence remit son blouson, prit son sac et son casque puis tout doucement, il embrassa Léa, sa Précieuse, son grand Amour, la femme de sa vie désormais enfuie. Enfin, délicatement, il ouvrit la porte et sortit retrouver son Démon…
Léa s’éveilla au matin. Doucement, la truffe humide du Matou contre son nez, intriguée par son ronronnement insistant et sa fourrure douce lui chatouillant le visage. Elle aussi aimait les chats mais la conscience lui revenant, elle se souvint qu’elle n’en avait pas dans son appartement. Elle ouvrit les yeux, le petit félin se recula intimidé par son regard. Surprise elle plongea dedans : Ce vert-sombre dans les yeux, ce regard, cette intensité… Alexandre ? Elle dissipa ces pensées étranges qui viennent parfois au réveil et chercha son prince, étonné de ne pas le voir dans le lit ni de l’entendre dans la salle de bain. Serait-il sorti ? Et ce chat, d’où vient-il ? Elle se redressa dans le lit tandis que l’animal sautait sur le bureau et se campait devant la feuille qu’avait couvert Alexandre de son écriture appliquée et maladroite. Léa la vit, elle s’en saisi et lu…

 

Léa, Ma Précieuse,

Je me suis tué hier soir lors de ma chute de moto. Un impondérable, la malchance. Tu avais raison bien sûr, la moto c’est dangereux ; vivre c’est dangereux. Je suis désormais à l’abri du danger. Je n’ai pas voulu blesser ce petit chat mais j’en suis mort. Il est alors venu là où je reposais, la nuque brisée et il m’a offert un peu de sa vie pour me remercier de l’avoir épargné. Il aurait bien voulu m’offrir une de ces 7 vies mais c’était la dernière qui lui restait ! Pas de chance… Je lui ai expliqué que je n’avais besoin que de quelques heures tout au plus, pour te voir, passer une dernière nuit avec toi et surtout te donner ce que tu désires le plus : un enfant de moi. Il a accepté. J’ai fait ce que j’ai pu, j’espère que tu es enceinte et que tu seras heureuse avec ce bout de moi en toi. Au pire, tu as ce greffier noir avec toi désormais. Prends en soin il n’a plus qu’une vie. Je crois avoir laissé un peu de mon regard dans ses yeux verts, j’ai essayé en tout cas.
Pour ne pas te poser de problèmes, j’ai décidé de repartir là où je me suis planté, tu n’auras qu’à dire à la police que tu ne m’as pas vu et que tu t’inquiètes. Ils me trouveront facilement je pense. Voilà, tu sais tout. Fais ce qu’il faut aussi pour mon chat que j’ai laissé chez moi. C’est un cousin de celui que j’ai sauvé, ils s’entendront bien ensemble si tu adoptes les deux. Une dernière chose, la plus importante je crois : je t’aime par delà la mort.

Alexandre.

 

On retrouva le corps d’Alexandre dans le champ sur la pierre qui lui avait brisé la nuque. Léa enceinte n’hésita guère et décida de garder son enfant. Une fille lui naquit, elle avait les yeux verts, elle l’appela Roxanne en souvenir de son prince qui aimait tant Cyrano de Bergerac. Les deux chats l’aidèrent les soirs de vague à l’âme à surmonter son deuil. Dès qu’elle le put, Roxanne passa son permis moto. Léa en fut folle d’angoisse mais les chats ne font pas des chiens.

 

Ar c'hazh du. Mars 2008.