La damnation de Faust.

" - Tu ne pourras jamais y parvenir, tu es bien trop bête et lui est trop bon.

- Je suis sûr que je te l'amènerai, j’ai un plan génial ! "

" Un plan génial " pensa Satan... Méphistophélès ! Trouver un plan génial ! C’était aussi impensable que pour lui, l’ange déchu, de retrouver un jour ses belles ailes de plumes immaculées, douces et chatoyantes qu’il avait autrefois, quand il avait lui aussi un patron et qu’il était l’employé, non pas du mois mais de l’éternité, le préféré, l’Archange parmi les Archanges. Qu’est-ce qui alors avait mal tourné ? Un coup de Gabriel sans doute. Ce freluquet prétentieux et arrogant se croyait arrivé depuis qu’il portait les messages du Boss ! Ou de Michel ? Ce dandy de la gonflette qui, parce qu’il avait mis à terre un vieux dragon des temps païens révolus, sénile et agonisant, se pensait plus fort que tous ! Ou peut être un complot entre eux deux pour le descendre lui, Satan, le bras droit du boss...

Depuis son bureau personnel, " climatisé " à une température qui aurait vaporisé le plomb, il regardait l’Enfer s’étendant à perte de regard, comme de nos jours certains businessmen regardent parfois, depuis leur bureau tout confort en haut des tours de verre des villes modernes, l’humanité misérable et affairée qui s’agglutine en bas, tout en bas, si loin en bas.

Allons, depuis qu’il s’était mis à son compte, les choses n’allaient pas si mal pour lui. Son petit commerce marchait bien, il faisait une belle concurrence à son ancien boss et il fallait bien compter avec lui sur la place dans le " soul business ", le commerce d’âme. Il n’était pas loin de 50% de part de marché et si les choses se poursuivaient au train ou elles allaient, il avait même de bonne chance de passer leader du dit marché. Mais quant même, ces belles ailes blanches, il les regrettait. Satan sortit de sa rêverie et coupa la parole à Méphisto qui lui expliquait les détails de son " plan génial ".

" - Suffit ! Si tu y arrives, je te fais Premier serviteur, mais si tu échoues, tu iras les rejoindre, et pas comme pique-feu mais comme combustible... " Et il désigna négligemment, de sa main noire et griffue, les flammes sombres qui luisaient en contrebas et dont certaines remontaient, rougeoyantes, jusqu’à lui et où tout son peuple de démons plus laids, pervers et obscurs les uns que les autres s'agitaient en hurlant, grimaçants et ricanants, ses piques-feu, poussant les damnés dans le brasier à grands coups de fourches brûlantes ; ramenant impitoyablement au cœur du foyer les quelques malheureux qui avaient encore la force de se traîner hors des flammes.

A la vue de ce spectacle, Méphisto eut des sueurs froides, chose rare pour un démon, mais il se rasséréna en songeant à son plan et à la récompense qui l'attendait s'il réussissait. Or il était sûr de réussir. Premier serviteur ; un tel poste pour lui, lui le plus malhabile des chasseurs d’âmes, il n'osait l'espérer ! Il n'aurait plus à courir le monde à la recherche d'âmes à capturer, c'est lui qui enverrait les autres se geler sur terre à sa place, tandis qu'il resterait, peinard, à se réchauffer aux flammes de l'enfer, pas trop près tout de même, point trop n’en faut ! Seul Satan pouvait résister vraiment au feu de l'enfer et même quant il était au thermostat 10 !

Un coup de pied fourchu, appliqué là où sa queue prenait naissance ramena Méphisto à la réalité. Il se retrouva sur Terre, expédié par Satan lui-même, avec pour tout viatique, une flopée de jurons qui auraient damné n'importe quel saint rien qu’à les entendre : Satan avait parlé. Il n'avait plus qu'à agir, il s’y employa derechef.

 

Ce soir là, à l'opéra, on jouait " La Damnation de Faust " d’Hector Berlioz. Et le ténor qui jouait le rôle de Faust, était la difficile cible de Méphisto. Difficile ? Ha certes ! En effet, cet homme était bon, il avait des goûts modestes, il était croyant et même, il était pieux ! Ce saint ignoré de son Eglise avait déjà rebuté plus d'un démon confirmé, mais les âmes les plus difficiles à prendre avaient le plus valeur au yeux de son patron et Méphisto avait confiance en son " plan génial ".

Il s'était fait déjà remarquer comme basse et il avait réussi, grâce à sa magie démoniaque, à se faire engager pour jouer son propre rôle dans l'opéra ou sa proie jouait Faust. La scène XVII était la scène dont Méphisto attendait son triomphe. C’est la scène ou il exige enfin le paiement pour toutes les " bontés " dont il a comblé Faust, qui se trouve alors contraint de lui vendre son âme pour sauver Marguerite accusée de parricide suite à ses malignes machinations. La mise en scène de l’opéra prévoyait que Méphisto remit, le contrat à Faust pour que celui-ci le signe :

" Rien qu’une signature
Sur ce vieux parchemin.
Je sauve Marguerite à l’instant, si tu jures
Et signes ton serment de me servir demain "

Il obtint que l'on lui permette d’écrire réellement le texte en prétendant ne pas parvenir pas à retenir cette partie de son rôle, ceci d'autant plus facilement que le directeur de l'opéra refusait d'engager un souffleur " par économie ", disait-il (ce qui laissa penser à Méphisto qu’un jour où l'autre il le retrouverait chez son maître).

De plus, il persuada le metteur en scène qu’au moins le soir de la première, il serait plus impressionnant que Faust signa le contrat avec une plume trempée dans une vraie goutte de son sang. Ce dernier, qui aimait beaucoup son métier et qui ne se doutait de rien, accepta volontiers d’agir ainsi et d’aller en toute innocence vers ce qui serait sa damnation. Extorsion de signature, certes mais quel tribunal aurait été compétent pour juger d’un tel cas ? Tel était " le plan génial " de Méphisto...

 

Et c'est ainsi qu'arriva la fatidique soirée de la première. Méphisto, avait un trac " diabolique ". Il entra en scène nerveux, en prenant de ses doigts tremblants le parchemin que lui tendait l’accessoiriste et le garda par devers lui comme une amulette porte bonheur. Il fit toutefois appel à toutes ces ressources et réussit une belle prestation. Lors de la scène fatidique, il ne lut même pas le contrat qu'il tendit à Faust en récitant ce qu'il y avait d'écrit. Faust, comme le prévoyait la mise en scène, prit le contrat, l’instant était solennel, il se coupa légèrement, déroula le parchemin et eut une légère surprise. Il le signa néanmoins avec la plume tendu par Méphisto et qu’il trempa au préalable dans son sang. Ayant fait, il replia le rouleau et le rendit à Méphisto. Celui-ci, emporté par sa joie continua la représentation jusqu’à son terme et chanta fort bien le reste de son texte.

La représentation fut un triomphe mais dès le tombé final du rideau, Méphisto se dirigea vers Faust l’air mauvais. Cependant, au moment où il allait l'aborder et lui signifier de le suivre chez son maître, il entendit un des accessoiristes dire à un de ses collègue, celui qui lui avait donné le parchemin :

" Dis, elle tombe à l’eau notre blague. C'était bien la peine d'échanger son contrat par un parchemin vierge, il n'a même pas eu à s'en servir, il s'est souvenu de son texte !  "

En déroulant le parchemin, portant bien la signature sa proie mais faite sur une page dérisoirement blanche, Méphisto sentait déjà les fourches des pique-feu et la morsure des flammes infernales.

Ar c'hazh du. Septembre 2008.