Le choix des âmes. 1 - Léa.

Léa était Succube. Oui, Succube ! Ah ! Bien sûr, ce simple mot évoque déjà une foule de clichés dans vos cervelles endoctrinées par la morale judéo-chrétienne que vous ont assénée vos parents, qu’eux-mêmes avaient reçue des leurs et ce depuis plusieurs millénaires ; seigneur Dieu, une succube ! Malheur sur nous ! Un démon tentateur, une pécheresse, une âme perdue qui échappe à l’enfer en y envoyant celle des malheureux qu’elle a séduits, pervertis, et tués de luxure…

Une succube ; allons, avouez donc que, tout pétri de chrétienté que vous soyez, nombre d’entre vous, mâle comme femelle, regrettent sans doute de ne pas l’avoir croisée ni d’être tombé sous son charme, par goût de l’inédit, du vice et de la transgression.

Les mâles les plus arrogants auront sans doute l’espoir secret de pouvoir ramener dans le droit chemin cette pauvre chose qu’est cette fille de mauvaise vie, cette Marie-Madeleine que, comme ils l’ont appris des évangiles au cours du catéchisme et à la messe, Jésus sauva de la lapidation et à qui il pardonna sa vie dissolue. Jésus ! Rien de moins, voilà pour qui se prennent vos ego messieurs, lorsqu’ils se laissent aller à rêver à Succube.

On trouvera même parmi ces " hommes ", les plus pervers, ceux qui tenteront de la détruire comme ils rêvent de détruire la Femme, les femmes, toutes les femmes, dont ils ont si peur qu’ils ne peuvent les concevoir qu’avilies, détruites et anéanties. Les Torquemada et autre Jack l’éventreur, ceux pour qui la Femme est le vivant défi à leur puissance et dont ils veulent faire un instrument de contrôle absolu sur les autres mâles : " Mes frères, méfiez-vous de vos sœurs et n’ayez foi qu’en moi "…

Soit, mais s’il vous plait, pour cette histoire au moins, oubliez donc le fatras religieux et démonologique écrit par tous ces malades qui ont voulu (et ont souvent réussi) imposer leur pouvoir en privant l’humanité de ce plaisir si simple et si miraculeux qu’est celui tiré de l’amour du corps de l’autre, mâle ou femelle. En fait, Succube n’est pas un démon. Ou plutôt, un démon n’est pas toujours à l’image de ce que le christianisme aimerait vous vous en fassiez.

Léa donc, était Succube. Pas une succube, Succube. Aussi unique que peut l’être toute âme. Succube s’était incarnée dans le corps sans âme de Léa à sa naissance, à l’insu des yeux des humains toujours si aveugles aux réalités.

Car, apprenez-le ici si vous l’ignorez, les corps naissent sans âmes et les humains reçoivent la leur entre cet instant critique ou le nouveau-né quitte le corps de sa mère et celui ou il respire pour la première fois. Cette incarnation de l’âme dans un corps est douloureuse et fait crier le bébé en lui donnant soudainement sa conscience du monde, froid, dur, bruyant, aveuglant, si brutal comparé à l’endroit d’où il vient. Mais une âme qui s’incarne est un don qu’elle fait au corps, elle n’en attend rien en retour, hormis la joie de faire vivre, cadeau que l’espèce croit du à la mère et qui en tire, dit-on, une joie inexprimable.

C’est si important, une âme pour un corps, que si aucune âme n’est là à la naissance ou ne veut de ce petit être fragile, rejeton d’une espèce curieuse, capable du meilleur et du pire, alors l’enfant meurt sans avoir jamais vécu. Cela arrive parfois, même de nos jours et nos médecins, pourtant si fier de leur science, se perdent en conjectures sur ces cas étranges de bébés morts alors qu’ils n’auraient pas dû...

Mais Léa avait une âme et l’âme de Léa était Succube. Comme toutes les âmes libres, Succube errait dans l’éther que certains appellent aussi les limbes, elle ne s’était plus incarnée depuis longtemps (en termes humains), l’envie de matérialité la tenaillait bien un peu parfois, cependant vivre dans un corps et la souffrance que cela supposait pour elle, était un repoussoir que lui renvoyaient alors ses souvenirs et qui la tenait hors de la tentation.

Mais ce jour là, un 27 juillet de la fin de ce 20ième siècle de l’ère chrétienne, quelque part dans le sud de la France, la mère de Léa souffrait les douleurs de l’enfantement. Et cela se passait mal. Léa s’étranglait avec son propre cordon ombilical et les sages-femmes n’arrivaient pas, malgré leur expérience, à tirer Léa hors du ventre maternel. Lorsque, enfin, elle y parvirent, la tête cyanosée de Léa montrait éloquemment combien peu d’espoir subsistait.

Toutefois, Succube était là, seule âme à l’entour. Voyant, le corps de Léa refuser de respirer, sa figure bleu-sombre, la détresse déchirante de sa mère, et la tristesse des matrones, elle se sentit remplie de pitié et sans réfléchir plus avant, sans laisser à sa mémoire le temps de se souvenir, elle s’incarna dans Léa.

La douleur fût vive, Succube s’y attendait et la supporta pour ce petit corps, presque mort déjà. Et Léa cria. Fort, très fort, comme si elle voulait expulser sa presque mort et inspirer enfin la vie qu’elle avait failli ne pas avoir. Les sages-femmes se détendirent alors, sa mère pleura, se libérant de la tension trop forte des dernières heures, Léa vécut et Succube, réalisant soudain les conséquences de son élan se résigna à lutter de nouveau contre sa malédiction. Elle se rappelait déjà de sa soif, sa faim, son besoin insatiable de plaisir et de la frustration immense que son absence provoquait dans les replis de sa conscience… Mauvais les démons ? Sauveriez-vous une petite fille avec comme conséquence pour vous une vie de manque et de douleur ?

Léa eut des séquelles de sa naissance difficile. Succube l’aidait au mieux, mais Léa gardait une santé délicate, un visage pâle, une constitution fragile, anémiée, un corps tout en os. Succube l’encourageait à manger mais elle ne profitait guère de ces repas. Seuls la mer, l’iode et le sel semblaient redonner des couleurs et un semblant de vie sur le teint blafard de Léa. Succube aimait la mer, le soleil sur la peau blanche de Léa qui ni rougissait, ni ne se hâlait, le sel qui frisait ses longs cheveux sombres et le bruit du ressac sur les rochers.

Les parents de Léa étaient de ceux qui rêvent, il y en a si peu, et ils avaient rêvé pour eux et surtout pour leur fille, une vie de bohême sur un voilier, le voyage permanent de port en port, les traversées longues et difficiles vers les mers chaudes, les îles, les plages blanches, les fruits improbables, les indigènes accueillants, le paradis perdu redécouvert dans un archipel du Pacifique, à l’ouest de l’Irlande ou au sud de la Bretagne… Ils avaient dû faire face à la réalité assez vite, mais ils avaient gardé le bateau " la folie douce " et vivaient à bord, amarrés au port, tandis que le père gagnait une vie confortable qui auraient facilement pu leur payer une maison. Mais qui sait si cette vie de " nomade sédentaire " n’était pas pour eux une des clefs du bonheur.

Léa grandissait malgré sa constitution si fragile. Seule enfant de la famille composée de son père, fier de ces " deux femmes ", comme il aimait à le dire, et sa mère n’osant risquer de nouveaux pour un frère ou une sœur le drame de la naissance de Léa. Le couple l’avait ainsi condamné à une enfance solitaire. Mais ils adoraient leur fille et Léa, pour solitaire qu’elle fut, était entourée d’affection et ne souffrait pas trop de cette solitude ; elle avait Succube, son âme passionnée et douloureuse, avec son goût immense pour la liberté, elle avait la mer, elle avait un univers de rêve. Car Succube, malgré son manque qui la tenaillait à chaque instant de la vie de l’enfant, s’occupait bien de Léa ; lorsque l’école était finie, elle lui montrait le monde tel qu’elle le percevait, tout de beauté sauvage, les couleurs infinies d’un coucher de soleil, une simple pierre ou brillait les éclats de mica ou l’éclair d’émeraude que laisse sur le rocher brûlant un lézard qui s’enfuit, dérangé par l’approche de l’enfant.

Succube avait, du fait de son hypersensibilité qui lui faisait si mal par ailleurs, développé une passion pour cette planète qu’elle trouvait si belle, si riche et la faisait partager à Léa. Et Léa vivait ainsi chaque jour comme une intense expérience, un cadeau rare, infiniment précieux, désespérément court et magnifiquement unique. Elle lisait, apprenait la guitare, chantait, rêvait bien sûr, comme ses parents rêvaient mais surtout, Léa écrivait. Elle écrivait sur des cahiers à couvertures mauves, ornés de fleurs séchées, d’un stylo plume d’où coulait une encre violette et d’une écriture appliquée, un rien maniérée, sa vie de petite fille sage et solitaire. Elle racontait sa rencontre avec un groupe de dauphins rieurs le long de l’étrave du bateau, sa nostalgie du dernier bain de mer à la rentrée des classes, son ressenti des parfums de l’été, des couleurs de l’automne, du froid de l’hiver, et surtout, surtout son plaisir des fragrances de chaque printemps, ces printemps qui mettaient Succube au supplice et qu’elle avait appris à craindre dans ses incarnations antérieures, contre lequel elle se cuirassait face à l’appel tenace au plaisir lancé par la nature qui revit.

Or, évidement, il arriva ce printemps si redouté par Succube, celui ou Léa à son tour prit aussi conscience de cet appel, un appel qui vient aux jeunes filles depuis le creux de leur ventre et qui, alors qu’elle était seule dans la cabine avant du bateau qui lui tenait lieu de chambre, poussa ses mains vers ses seins, vers son sexe. Léa avait presque 17 ans. Un peu tard pour les premiers plaisirs solitaires ? Peut-être, mais Succube avait retardé autant que possible ses premiers émois troublants : plus Léa serait tardive, moins Succube aurait à souffrir du manque causé par l’après plaisir. Mais ce printemps là, impossible de lutter davantage contre la nature, Léa, si seule d’ordinaire, avait enfin rencontré une bande d’amis, de vrais amis, filles et garçons, bien élevés mais pleins de malices, tous de son âge, et l’un de ces garçons tout particulièrement était si, si, enfin si tout ce que Léa se sentait vouloir d’un garçon, qu’elle n’avait pas su dire non à ces baisers d’adolescents un soir de veillée prolongée, dans un demi-sommeil, ni su dire non à ses mains entreprenantes quelques semaines plus tard.

Oh ce jour là, comme il avait coûté à Succube ! Elle était en transe, elle luttait pour reprendre le contrôle du corps de Léa, l’empêcher de produire des endorphines, ces merveilleuses endorphines qui manquaient tant à Succube, dont elle était si dépendante, dont l’absence lui faisait si mal et dont la consommation l’avait si souvent poussé, dans ses incarnations antérieures, au-delà de toute raison, dans la folie la plus noire et la plus destructrice… Cette drogue naturelle faisait de Succube, une bête, un monstre totalement tourné vers la recherche du plaisir, elle le savait, elle luttait, c’était souvent trop dur, trop doux, trop pressant, trop tentant. Les démons aussi sont maudits, peut être l’ignoriez-vous ? Ah ! Notre Sainte Mère l’Eglise vous ment si bien !

Et voici que là, ce jeune coq, ce petit puceau maladroit, brouillon et pressé, dont elle ne ferait qu’une bouchée si elle se laissait aller, osait sans vergogne, en toute inconscience attenter au pucelage de Léa, sa Léa, son bébé qu’elle adorait, qu’elle avait fait vivre et qui, conquise ne se défendait plus. Car pour Léa, ses baisers étaient le souffle d’un ange, elle le respirait et s’enivrait de son haleine tiède, jeune, mouillée qui lui rappelait les embruns de son bateau, la vague blanche de l’étrave et le sillage orangé laissé dans le soleil couchant. Ces premiers baisers, passionnés mais tendres car ce jeune homme était gentil, s’imprimeraient dans le souvenir de Léa pour toute sa vie. Sans le savoir (comment l’aurait-il su ?) ce jeune Prince avait fait à Léa don de la découverte de ce qu’est la douceur et la chaleur d’un compagnon sincère et lui avait révélé la vision romantique qu’il avait de l’Amour, celui qu’on garde pour la bonne bouche, celui qui a une initiale majuscule, celui que tous nous recherchons et désespérons de trouver la plupart des fois.

Jeunes gens, qui vous dira enfin un jour, l’importance des premières fois pour vos premières jeunes compagnes, ces belles qui bien souvent vous servent d’entraînement, de galop d’essai avant de faire le grand saut dans la vie d’adulte ? Celles qui vous font enfin quitter l’enfance, qui vous rendent si sûr de vous, si fiers devant vos copains, à qui vous faites tant de mal sans le savoir souvent, consciemment parfois aussi hélas. Vos premiers orgasmes, ces premiers plaisirs que vous avez pris en solitaire sont si loin déjà derrière vous qu’ils vous rendent insensibles à la " première fois " des jeunes filles. Qui vous dira l’importance pour une vierge de son premier baiser, sa première caresse un peu intime, celle d’une main qui n’est pas la sienne dans ces cheveux, sur son visage, sa poitrine, ses hanches, sur son sexe ? Pour impatient que vous soyez de quitter l’enfance, soyez doux, soyez tendre, soyez de vrais hommes puisque vous prétendez à ce titre et respectez les pudeurs de vos vierges et la solennité de leurs première fois car ils marquent toute leur vie de femmes bien plus que vous ne l’êtes tant vous êtes pressés de " l’avoir fait "…

Léa eut la chance d’avoir un beau premier baiser, mais là, Succube devait maintenant réagir ou un drame allait se produire. Elle rassembla son courage et dans un effort suprême, Léa repoussa la bouche et les mains du garçon, et se releva. Ô ses mains, là, juste ou il faut, inexpérimenté ce gamin mais déjà si " efficace ". Et vraiment bien élevé en plus nota Succube, il avala sa salive et accepta, déçu mais fair-play de se calmer. Elle ne regretta pas de l’avoir épargné. Et pour éviter une nouvelle épreuve à laquelle elle pourrait bien succomber, elle encouragea Léa à rompre avec lui, en lui mettant des mots durs dans sa bouche pour qu’il ne soit plus tenté de s’en rapprocher de nouveau.

Certes, c’était le premier " amoureux " de Léa et le flirt n’avait pas été très loin (bien assez cependant au goût de Succube), mais elle avait senti que ce gosse avait en lui un quelque chose qui avait marqué Léa si fort qu’il fut impossible à Succube de le lui faire oublier dans l’avenir. Léa garda un si doux souvenir de ce garçon, cet Alexandre, qu’elle y pensait toujours des années plus tard et l’appelait " mon Ange " sans jamais omettre la majuscule.

Et c’est en rêvant de lui, peu après l’avoir congédié, dans sa cabine du bateau que Léa eut son premier orgasme. Succube, surprise, folle de plaisir sur l’instant ne put le prévenir ni même s’y préparer. Et elle ne put que hurler la douleur de son manque les jours suivants. Léa perturbée par l’expérience du plaisir et le mal être de son âme qui le suivit, incrimina son corps et pleura sa faiblesse, se pensant maudite de ne pouvoir jouir et se sentir bien ensuite. En un sens hélas, elle avait raison, et Succube l’encouragea dorénavant à brider sa libido, sans toutefois parvenir, évidemment,  à la lui réprimer entièrement.

 

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