Le choix des âmes. 2 - Alexandre.

Alexandre était Gabriel. Oui, Le Gabriel : l’archange de la bible. Celui-là même qui, pour s’amuser, il y a quelques 2000 ans, se rendit semi-visible, à la limite du matériel, tournant le dos au soleil, sachant que cela le rendrait iridescent aux yeux humains, et qui déclara à une pauvre vierge juive qu’il venait de la part de Yahvé pour lui annoncer, lui annoncer… l’Annonciation. Et comme elle était bien jolie cette Marie, il se rendit un peu plus matériel encore et il déposa en elle juste ce qu’il fallait de vie pour la mettre dans un état en accord avec ses dires tout en restant juste assez immatériel pour laisser intact son hymen… Ce Gaby quand même, quel farceur !

Le résultat a un peu dépassé le cadre d’une bonne blague, quant Joseph et la famille de Marie, sa mère Anne surtout, très à cheval sur l’honneur, se résignèrent à croire et surtout à faire accroire à l’entour, à l’histoire de la " Vierge " pour sauver leurs réputations et surtout quant le Fils reprit l’histoire à son compte pour fonder une petite secte pleine d’avenir !

Et c’est vrai que certain soir, lorsqu’il repense, entre autres, aux martyrs chrétiens, à l’inquisition, aux guerres de religions et aux génocides commis au nom de Yahvé ou pour cause de déicide, il rit moins Gabriel et il lui arrive même de la regretter sa " blague "… C’est un ange quand même Gabriel, mais un ange n’est pas toujours à l’image de ce que le christianisme aimerait que vous vous en fassiez.

Alexandre donc était Gabriel, il était né un 23 décembre dans un hôpital parisien. Gabriel avait prévu de s’incarner le 25 comme il le fait à chaque fois qu’il le peut, une sorte d’hommage au Fils et il avait déjà repéré l’un des bébés programmés pour Noël. Mais rien ne va jamais exactement comme prévu sur cette terre, et les accoucheurs n’avaient pas l’intention de passer leur Noël à accoucher… L’époque est moderne que diable, alors hop, une piqûre à la mère et c’était parti ! Branle-bas dans le Planning ! Heureusement Gabriel n’était pas loin et bon prince, c’est un ange je vous dis, il s’incarna dans Alexandre le 23 plutôt que de le laisser mourir. A deux jours près, quant on est éternel, on ne va pas chipoter non plus !

Gabriel aimait bien s’incarner de temps en temps, pour rompre la monotonie de la vie dans l’éther… Ca faisait un peu mal au début bien sûr, mais il trouvait amusant de faire vivre un humain, de l’aider et de lui apporter un peu de réconfort dans les malheurs et de spiritualité dans ses activités humaines toujours si terre à terre ! Alexandre reçut donc Gabriel pour âme, on pourrait trouver pire, tout le monde n’a pas cette chance...

La famille d’Alexandre était aisée, assez bourgeoise voir conservatrice. Alexandre en avait profité matériellement mais souffert spirituellement. Heureusement Gabriel l’aidait à voir le monde par delà la famille, la religion et surtout par delà l’argent. Alexandre aimait lire, les sciences, l’histoire, la voile et surtout il aimait être seul. Il avait peu d’amis, ses frères l’indifféraient, trop grossiers, bruyants et brutaux, il n’avait pas de sœur, ce qui lui manqua beaucoup pour comprendre le fonctionnement des filles, lui demander des conseils complices, et le consoler de ses déceptions amoureuses. Solitaire, Alexandre n’avait de véritable affection que pour ses chats. Et les braves bêtes le lui rendaient bien. Eux d’ordinaire si indépendant, si distants voir méfiants à l’égard des humains, avaient un bon " feeling " avec Alexandre. Il les aimait, il les respectait et eux l’appréciaient pour cela.

Gabriel aussi aimait les chats, le ronronnement qui les prenait dès qu’ils voyaient Alexandre lui rappelait le chœur des anges, cette rumeur sourde et chatoyante que les radioastronomes appellent le bruit de fond de l’univers, ce faible mais constant rayonnement à 3 Kelvin. Ils pensent que c’est une couleur si rouge qu’elle en est noire à nos yeux imparfaits. Gabriel pensait que les savants devraient écouter ronronner les chats, avant de faire leur théorie, ils en apprendraient davantage sur la musique des sphères…

Alexandre eut donc une enfance heureuse, surtout depuis que la famille avait déménagé en Provence et il se destinait à une carrière d’ingénieur dans l’industrie automobile, navale ou aéronautique suivant la conjoncture et les opportunités comme on dit dans ces milieux là. Heureusement, Alexandre écoutait aussi souvent son âme ; Gabriel lui parlait de voyage en mer, de voilier au large, de tempêtes bretonnes, de pêche vivrière, de bohème salée et d’embruns de liberté. Alexandre rêvait alors et avait presque le courage de laisser tomber sa vie d’étudiant aisé pour aller courir la mer ou au moins les ports, à la recherche d’une occasion, une seule, celle qui l’aurait rendu heureux. Il avait même envisagé la marine marchande. Capitaine au long cours, Gabriel était ravi. Mais hélas, Alexandre imaginait alors sa mère en larme pour ce fils si brillant qui faisait le vagabond sur le globe alors qu’il avait tant de facilité en classe… Alexandre devint donc finalement l’ingénieur que sa mère voulait qu’il soit en dépit de toutes les protestations de liberté laissé par elle quant au choix du métier de ses fils. Gabriel, déçu et résigné, l’aida de son mieux à faire sa " carrière " sans se tuer l’âme. Et il y avait bien du travail le pauvre Gaby, tant l’industrie manque totalement de poésie, de droiture, de savoir-vivre et de valeurs humaines ! Il gardait cependant un espoir : Alexandre avait croisé Léa au sortir de l’adolescence. Ou plutôt, Gabriel avait croisé Succube ! Il l’avait respiré dans les baisers tendres et passionnés que les enfants s’échangeaient. Respiré l’âme de Léa, Succube, et cela avait été comme une révélation à Gabriel.

Alexandre et Léa l’ignoraient bien sûr et Succube était bien trop égo-centrée pour l’avoir réalisé, mais Gabriel l’avait compris ; si Léa et Alexandre, ces deux humains sans importance comme ils le sont presque tous, permettaient à Gabriel et Succube de se rejoindre, alors là oui, ce serait un évènement qui ferait date ! L’éther en raisonnerait comme rarement ; un ange et un démon fusionneraient et donneraient... Donneraient quoi ? Gabriel n’en savait rien au juste mais quel flash ! Ca manquait à son expérience et l’occasion était trop belle.

Ce jour-là, juste après avoir l’avoir respiré, Gabriel résolut donc de rejoindre Succube et de fusionner avec elle. Il connaissait déjà Succube, il l’avait déjà souvent croisée dans l’Ether, une âme solitaire, en proie à ses peines, ses souffrances et ses regrets, elle paraissait insensible à tout hormis elle-même, elle avait l’univers pour jardin mais elle tournait toujours autour de cette petite planète hésitant à s’incarner et pourtant finissant toujours par y céder. Gabriel restait interdit et fasciné par cette âme mordorée qui laissait de si jolies volutes dans l’Ether, des panaches vivaces jaunes, rouges et orangés et cramoisis comme les feux du soleil couchant sur la mer. Lui dont la trace était plutôt calme, droite, froide, bleutée, matinée d’azur et d’indigo, il enviait un peu le chatoiement de celle de Succube qui dérangeait l’éther et le faisait flamboyer, lui qui à peine troublait le froid glacé de l’univers d’un peu de chaleur morte.

Gabriel avait tout son temps pour fusionner, il était éternel, mais Alexandre non et Léa semblait de santé fragile, il devait donc agir vite. Hélas, empêtré dans son corps à peine adulte, Alexandre avait été maladroit, pressé et sans assez de prévenance. Il n’avait pas su écouter Léa, encore moins la comprendre. Malgré sa gentillesse, Alexandre était jeune, très jeune, trop jeune. Gabriel avait fait de son mieux pour " arrondir les angles ", il avait modéré le garçon pressé, lui avait inspiré des écrits courtois, un peu de poésie maladroite mais rien n’y avait fait, Léa avait rompu et pire, Succube n’avait pas compris ce que Gabriel avait en tête… L’eut-elle compris qu’il n’était pas sûr qu’elle l’eût accepté. Gabriel devait forcer Alexandre à se montrer plus circonspect envers Léa et lui devait être plus explicite envers Succube. Son projet pourrait peut-être lui plaire s’il savait titiller sa curiosité. Un ange tentant un démon ? A qui peut-on se fier !

 

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