Le choix des âmes. 5 - Mort et rédemption.

De ce que fit Léa en Thaïlande, Succube en garde un souvenir délicieux et frissonnant. Elle réussit à la faveur du choc de ce qui arriva à lui déguiser la vérité en ce que Léa appellerait désormais " la nuit du tigre " et qu’elle serait fière de raconter à son retour à qui voudrait l’entendre ; cette nuit ou terrorisée, dans un " guest house " déserté à cause de la basse saison touristique, Léa avait affronté seule, barricadée dans sa hutte, une bête fabuleuse, sans doute un tigre, qui toute la nuit se jetait contre la porte tandis qu’elle se blottissait dans son lit sous la moustiquaire, une bombe lacrymogène dans une main, son couteau à large lame dans l’autre, prête à vendre chèrement sa peau si la porte cédait… La porte n’avait finalement pas cédée.

En réalité, elle avait été ouverte doucement en début de nuit par le gardien de la " guest house ", attiré par cette belle européenne, solitaire et provocante et qui méritait bien le sort qu’il comptait lui faire subir… Lorsqu’il se jeta sur Léa pour la violer, Succube toujours en alerte se déchaîna et, chasseuse féline, joueuse, toute la nuit, elle maintint l’agresseur de Léa en vie ; elle lui avait d’abord arraché la langue afin d’être sûre que ces cris ne seraient pas entendus. Puis elle " s’amusa " avec lui comme un chat avec une souris, avec infiniment plus de cruauté toutefois, libérant toute sa perversité et sa bestialité contenue depuis plus de 25 ans. L’infortuné gardien mourut enfin à l’aube, exsangue, lacéré, émasculé, lorsque Succube, rassasiée, se décida à lui briser la nuque. Le Bungalow était éclaboussé de sang noir coagulé du sol aux palmes du toit. L’odeur fade, fétide déjà qui y régnait était à vomir, une odeur de souffrance, de douleur, de mort, de mal à l’état pur. Léa en sortit, épuisée, nue, ruisselante de sang de sueur et de plaisir. La pluie de l’orage qui éclata alors la lava de cette horreur. Elle emporta ses affaires et s’habilla rapidement. Puis sans un regard en arrière, elle quitta la " guest house ", Succube conjurant son manque avec la mort de l’homme ne souffrit pas et, sans remord aucun, elle imprima dans le souvenir de Léa " la nuit de tigre ".

L’ironie voulut que dans un pays aussi sauvage, la mort du gardien fût effectivement imputée à un tigre. Ce qu’il restait de l’homme était de toute façon méconnaissable, en parti dévoré, Succube n’ayant jamais goûté un asiate… Mais pour ne pas courir de risques inutiles, elle incita Léa à quitter rapidement la Thaïlande et à poursuivre son voyage en Inde comme elle l’avait prévu.

L’Inde, mystérieuse et inconnue. Pour le décor, je vous laisse avec Kippling si vous avez mon âge ou Indiana Jones si vous êtes plus jeune… Pour Léa, L’Inde c’était surtout une quête spirituelle et tactile. Elle cherchait une gourou qui accepterait de lui enseigner les massages Ayur-védique. Non, bande de pervers, rien de sexuel dans ces massages, simplement l’art d’apaiser les tensions d’un corps souffrant et de le relaxer pour aider son âme à retrouver un équilibre serein. Léa voulait apporter à ses amis cette sérénité et vivre la bienveillance hindoue. Peut être à cause de son propre corps qui la trahissait plus souvent qu’à son tour, elle aspirait inconsciemment à cette compensation.

Cet art s’enseigne dans des " écoles " c’est à dire en réalité des maisons tenue par des " maîtres " dans des villages situés souvent à l’écart des routes touristiques. Léa avait trouvé une adresse suite à des recherches à Paris et comptait rencontrer Mathjigaa, une " enseignante " assez célèbre dans les milieux Hindous de la capitale. En arrivant à Kouchan, un village situé sur la cote sud-ouest de l’Inde, Léa tomba en arrêt devant les couleurs bleues de chacune des maisons, torchis et tôles ondulées, toutes plus ou moins délabrées mais toutes peintes avec passion, presque avec rage, comme si seules la peinture empêchait ses baraques de s’effondrer. Et peut être était-ce le cas tant la pauvreté des gens qui habitent cette partie du monde les poussent à la superstition : une bicoque peinte de ces couleurs doit attirer l’attention des esprits du coin et leur plaire assez pour qu’il la protège et la soutienne durant les tempêtes de mousson… Fascinée par toutes ses couleurs, indigo, violettes, mauves, toute la palette des bleus, du plus sombre au plus pâle, Léa visita le village en s’extasiant devant chaque maison, comme une petite fille devant la vitrine d’un marchand de poupées. Elle marchait, riait, courait, sautait les ruisseaux sales du milieu des rues, sous le soleil chaud dont les rayons faisait chanter ce village, oublier la misère, et ravissait son âme.

Et soudain elle le vit ! Un peu à l’écart sur la place centrale du village, assis, il méditait. Un vieil ascète comme on en voit souvent en Inde, en haillons autrefois blancs et très sales désormais, la peau foncée et tannée au soleil comme un cuir, parcheminé par quelque maladie de peau, il était là ! Ses yeux étaient largement ouverts, face au soleil, il ne semblait pas en sentir la morsure. Léa sa figea, en le regardant, si immobile, elle prit conscience de l’obscénité de sa propre attitude, de la futilité de son comportement et du manque de respect dont elle avait fait preuve. Elle réalisa qu’elle ne parcourrait pas un décor de cinéma, planté là pour la satisfaction de son plaisir esthétique et touristique, que des gens vivaient ici une existence misérable, crevant de faim si la pêche était mauvaise ou la famille simplement trop nombreuse, de maladies à chaque pollution des eaux si fréquentes sous ces latitudes, de chaleur si la mousson tardait, des inondations si elle s’installait trop et de tant d’autres choses encore car la condition de l’homme est la pire de toutes si son génie ne peut s’exprimer dans le progrès. Enfin frappée par le contraste de son confort de vie et la misère ambiante, pleine de remords, elle marcha lentement vers le vieillard qui fixait le soleil et arrivée à sa hauteur, humblement, elle le salua à la manière hindoue et s’assit à coté de lui sans rien dire. Des larmes de repentir et de compassion coulait de ses joues ; les yeux blancs, grands ouverts de l’homme indiquaient sa cécité. Il n’avait donc pas pu voir son salut et pourtant il le lui rendit et sourit. Le cœur de Léa éclata devant son sourire et elle pleura en sanglots silencieux dans ses mains fines et malingres. Il posa alors l’une des siennes dans la crinière de Léa, elle ne le sentit pas mais Succube tressaillit. L’homme parla. Dans sa langue, dans son dialecte plutôt, et Succube l’entendit et le comprit. Léa en écoutant cet homme se calma. Elle entendait en elle les résonances de ces paroles, ses vibrations basses qui l’apaisait. Succube écoutait l’ascète lui parler d’une âme souffrante, torturé par sa malédiction, et lui enjoindre de se tourner vers les autres pour oublier son propre mal, lui expliquer que guérir les autres était se guérir soi-même, qu’accepter de se lier était se délivrer, qu’elle devait s’ouvrir au lieu de se fermer. Finalement, l’homme retira sa main et dit en anglais à Léa que Mathjigaa était morte depuis peu mais que son plus ancien élève vivait désormais au Brésil, à Jéricaoquara. Il lui donna le nom du disciple devenu maître, Jahimé, en précisant qu’il pourrait lui enseigner ce qu’elle et son âme cherchaient. Léa, bouleversée, sans un mot, retourna à son bungalow sur la plage. Le soir, elle fit ses comptes et télégraphia à ces parents au matin. Succube, réfléchit toute la nuit à l’enseignement de l’homme. Trois jours plus tard, Léa débarquait à Rio de Janeiro.

 

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