Le choix des âmes. 6 - Transe.

Ce que Léa vit de Rio, n’importe quel touriste peut le voir pour peu qu’il soit assez riche pour se payer le voyage. Léa traîna un peu dans la ville plus par désœuvrement que par réel intérêt. Tout y était soit trop touristique soit trop, mais alors vraiment trop dangereux. Succube était préoccupée et ne voulait pas revivre une " nuit du tigre ", surtout depuis que cet ascète lui avait proposé une autre voie à sa réflexion. Elle avait enfin un espoir. Après avoir ainsi passé un peu de temps de bar en hôtel et essayé un ou deux amants pour goûter le Brésil, sans grand enthousiasme, elle partit vers le nord en bus, vers ce disciple devenu maître à Jéricaoquara. Le voyage fut long, traînant, ennuyeux. Elle parlait très mal le portugais et comme elle quittait les zones touristiques du Brésil, peu de gens parlaient anglais. Au bout de quelques jours, déprimée, elle parvint au terme de son voyage. Une petite " auberge " proposait des chambres et Léa put enfin poser son sac et se laver un peu. Elle se sentait sale, fatiguée, triste et découragée. Aurait-elle du laisser tomber et rentrer directement à Paris depuis l’Inde ? Trouverait-elle cet homme que l’ascète lui avait indiqué, ce Jahimé ? Le découragement la prenait, allongée sur sa paillasse, elle s’endormit sans manger. Elle rêva d’Alexandre comme souvent lorsque le moral baissait. Il la regardait avec dans ces yeux infiniment de tendresse et de douceur, ce regard qui n’appartenait qu’à lui, qu’à elle, et il lui sourit. Léa s’éveilla, il faisait nuit. Elle alla à la fenêtre et identifia Schéat " son " étoile. Elle pleura doucement et assise sur le rebord de la fenêtre, elle entreprit d’écrire à son Ange. La lettre finie, elle s’endormit de nouveau.

Au matin, elle se sentait un peu mieux et descendit " en ville ". L’adresse donnée par l’ascète était correcte et Léa trouva la maison. Elle était inoccupée, la porte fermée à clef. Elle décida de repasser le soir et de se diriger vers la plage en se fiant au bruit du ressac qu’elle entendait en écho sur les murs blancs du village. Elle erra un moment et fini par se retrouver sur un petit sentier qui serpentait entre des taillis secs, l’odeur d’iode se faisait plus forte, le bruit aussi. Des oiseaux de mer criaient au loin. Elle déboucha enfin sur la plage. Son cœur manqua quelques battements…

La plage de sable clair, déserte, immense, sous le soleil éclatant dans un ciel d’un bleu profond chargé ça et là de nuages blancs, énormes balles de cotons sans cesse remis en forme par la brise, légère mais bien présente, dont quelques oiseaux se jouaient pour rester en l’air sans effort et au fond à quelques centaine de mètre, la mer… Déserte, sans un nageur, sans un bateau, pas même une pirogue, juste la mer. Régulièrement, la houle atlantique apportait sur la plage une vague lente, profonde comme la respiration d’un géant endormi, qui parcourrait la grève d’un bout à l’autre pour mourir enfin au-delà du regard avant que la suivante n’entame à son tour son ultime périple.

Subjuguée, Léa restait là interdite, fascinée, son souffle montait et redescendait prenant sans qu’elle en ait conscience le rythme du ressac. Son émotion à la vue de ce spectacle dépassait tout ce qu’elle avait jamais ressenti, vécu, aimé ou détesté. Tout ce qu’elle était, pensait, vivait, ressentait se résumait, se condensait dans la vision de cette plage, dans la brise qu’elle sentait sur ces joues, la chaleur qui montait du sable, l’odeur salée de résine et d’iode, qui remplissait ses narines et dans ce bruit de ressac qui l’habiterait désormais à tout jamais.

Peut être à cause de la nuit en partie passée à lui écrire, Léa pensa à Alexandre et ses sens sursaturés de la beauté du spectacle qu’elle avait devant les yeux lui imposèrent son visage, sa chaleur, son odeur, sa voix… Et Léa eut un orgasme. Seule sur cette plage, sans contact entre ses mains et son corps Léa reçu le plaisir, intense, irradiant de son ventre, montant vers sa gorge et ses seins et de là éclatant dans ton son être, hérissant sa peau, tétanisant ses muscles, arrêtant son souffle. Il la laissa tremblante, pantelante et la fit tomber à genoux.

Succube, surprise pour la seconde fois dans l’existence de Léa, fut déchirée par la vague d’endorphine qui inondait le cerveau de Léa tandis que son ventre s’était liquéfié. Elle sentait qu’elle allait perdre le contrôle, qu’elle allait devenir folle. Succube dans un ultime éclair de lucidité imposa à Léa un évanouissement qui au moins la mettrait à l’abri d’elle-même, puis Succube sombra hurlant son plaisir puis bien vite et bien plus fort que jamais pleurant son manque.

 

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