Rien à se reprocher...

Miaou lecteur,

 

« Si vous n’avez rien à vous reprocher, je ne vois pas pourquoi vous seriez inquiet à propos de [insérer ici une nouvelle loi liberticide] » ; Combien de fois avons-nous entendu cette belle maxime tombant de la bouche de nos politiciens les plus réactionnaires et les plus sécuritaires, reprise en cœur par les petits loups blancs qui les élisent toujours persuadés qu’ils sont tellement irréprochables qu’ils ne font pas parti des justiciables ni que rien, jamais, ne les atteindra en matière de tracasseries policières ou judiciaire…

La première fois que je l’ai entendue (mais ce n’était sans doute pas la première fois qu’on la prononçait), je m’en souviens bien, c’était au journal télévisé, dans la bouche de Charles PASQUA, alors ministre de l’intérieur du gouvernement de Jacques CHIRAC lors de la première cohabitation en 1986. Il s’agissait de « faire passer » à l’opinion une loi qui permettait aux policiers de placer en garde à vue toute personne qui ne saurait prouver son identité par la production immédiate de papier d’identité lors d’un contrôle. Accessoirement, il était désormais obligatoire de détenir le certificat d’immatriculation d’un véhicule (la carte grise) lorsqu’on circulait avec le dit véhicule, sous peine d’amende. Dans une autre interview, ce même ministre avait aussi expliqué qu’il était idiot de laisser ses papiers dans le dit véhicule lorsqu’on le stationnait sur la voie publique puisque c’était un cadeau fait aux voleurs… Il faut donc depuis se promener en permanence (et l’été, en maillot de bain sur la plage c’est si pratique) avec une pièce d’identité et sa carte grise sur soi afin d’éviter de se faire embarquer par les forces de l’ordre en cas de contrôle, et au cas ou, en sortant de chez soi, on déciderait finalement de prendre sa voiture (ou sa moto) plutôt que de marcher à pied…

C’est une des premières atteintes au droit de circuler en paix dont je me souvienne ; elle paraît bien anodine de nos jours mais c’est à cette occasion que la phrase citée plus haut a marquée ma mémoire. Je devais par la suite l’entendre encore bien souvent, elle ou une variante, encore assez récemment dans la bouche de B. HORTEFEUX à propos de la multiplication des caméras vidéo sur la voie publique.

En fait, je devais entendre ce cliché à chaque régression des libertés individuelles, à chaque loi scélérate, à chaque recul marqué par une décision gouvernementale, législative ou même judiciaire des droits, réputés pourtant imprescriptibles, de la personne humaine.

 

Lorsque je l’ai entendu pour la première fois, Mon éducation républicaine et mon instinct de conservation, déjà habitué à se méfier d’un état inquisiteur, ont fait résonner une sonnette d’alarme mais, bien jeune alors, je n’ai pas su trouver les mots ni pour moi-même ni pour les autres (je vivais alors entouré de loups blancs sans bien le savoir) pour expliquer toute l’inanité du propos. Mais aujourd’hui j’attaque la bête. Auparavant, il serait important de définir le terme « méchants » mais ce n’est pas le but de cette humeur ; disons juste que les « méchants » sont des personnes disposées à violer les lois légitimes pour des raisons variées mais généralement égoïstes, et revenons au propos.

 

Pour commencer, faisons justice de cette idée qui voudrait que la loi fasse peur aux « méchants » et surtout qu’elle ne fasse peur qu’aux « méchants ». Si l’on en croit une autre formule célèbre du même personnage déjà cité, « terroriser les terroristes », devrait rassurer les « honnêtes gens ». Mais c’est oublier deux choses  (en fait il n’oublie rien le politique qui parle ainsi mais il pense juste que les autres oublierons) :

Premièrement, penser faire peur à des personnes qui ont décidé se sacrifier leur vie est une absurdité puisqu’ils ne comptent pas survivre à leurs crimes. Et même s’ils comptent y survivre, ce sont des gens tellement endurcis et peu regardant à l’endroit de la vie humaine que brandir des menaces de rétorsions de type prison ou même la peine de mort à leur endroit est vain. Je ne dis pas qu’ils doivent rester impunis lorsqu’ils sont reconnus coupable par un tribunal à l’issue d’un procès impartial, je dis juste que la menace à leur endroit, quelle qu’elle soit, n’est pas dissuasive.

Deuxièmement, si pour effrayer des personnes prêtes à tout, il faut en venir à faire fi des droits les plus élémentaires de l’homme et du citoyen, alors les terroristes ont d’ores et déjà gagnés puisqu’ils obtiennent de l’état qu’ils défient ce qu’ils veulent obtenir : la déstabilisation de la société dans ses valeurs démocratiques. L’attitude de l’état prôné par le politique qui prononce ce genre de phrase en ces circonstances, c’est un peu comme le suicide pour éviter la mort ou de se jeter à l’eau pour être à l’abri de la pluie.

 

Je doute donc qu’un état qui supprime, au nom de la sécurité qu’il doit à ces citoyens, la liberté qu’il leur doit également, rassure vraiment les dits citoyens même (et surtout) s’ils sont honnêtes. Il est donc légitime qu’une loi restreignant les libertés publiques inquiète les citoyens même (et surtout) s’ils n’ont rien à se reprocher…

 

Car ce qui doit inquiéter le citoyen, bien au-delà de menaces terroristes ou plus simplement de droit commun, lesquelles restent sans doute une réalité mais une réalité marginale pour tout un chacun (combien peuvent dire qu’il a été ou qu’il connaît, en personne, une victime d’attentat ou de crime), c’est l’empressement que met l’état, son gouvernement et sa représentation nationale à déployer à la moindre « menace » voire « hypothèse de menace » un arsenal liberticide. Nos dirigeants (et tout bord) nous présentent la sécurité comme la première des libertés, oubliant systématiquement de nous rappeler que vivre est dangereux par nature (on peut en mourir et d’ailleurs à la fin, on en meurt effectivement) et que le risque zéro est une dangereuse illusion. Cet oubli n’est pas fortuit, il est populiste, il nous infantilise et permet à ces mêmes dirigeants d’exercer sur chaque citoyen ramené alors au rang de sujet, un contrôle voir une pression avant de passer à une répression si l’injonction de servilité n’est pas passée suffisamment clairement. C’est alors l’état qui définit si oui ou non quelqu’un a quelque chose à se reprocher et non plus l’individu.

 

Et c’est là que se terre le sophisme de la phrase que je combats. En effet, ce n’est pas au final moi comme individu qui vais décider s’il y a reproche à me faire mais l’état via un arsenal complexe (la loi, la force publique, la justice). Que j’ai ou non quelque chose à me reprocher ne changera rien au fait que c’est le flic aujourd’hui au carrefour (et demain chez moi) qui décidera si je commets ou non une infraction au regard de la loi (dans le meilleur des cas, dans le pire, c’est au regard de son arbitraire). Et j’aurais beau expliquer que je n’ai rien à me reprocher, il ne m’emmènera pas moins au violon avec en sus sans doute un délit « d’outrage » pour sanctionner mes explications (moi qui pourtant parle toujours aux représentants de la force publique avec tout le respect qu’ils méritent…). Et si l’on ajoute à cela le fait qu’un représentant des forces de l’ordre est assermenté, ce qui conduit à privilégier devant un tribunal son témoignage au détriment des autres (fussent-ils nombreux), on mesure d’autant mieux comme l’argument de « n’avoir rien à se reprocher » pèse lourd lors d’une audition devant un juge…

 

La  loi scélérate est la pire forme que peut prendre l’atteinte aux droits de la personne humaine. Elle est sournoise, parce que tous nous sommes habitués dès l’enfance à respecter l’autorité, et l’idée que l’autorité puisse être nuisible à l’honnête homme est choquante et dérangeante. C’est en se basant sur cette habitude qu’une politique liberticide tente de se rendre acceptable sinon légitime. Cette escroquerie intellectuelle doit être débattue et combattue.

 

Ar c’hazh du.