Un jeu dangereux.

Alexandre était un type heureux. Il était jeune, beau, riche et en pleine santé. Il avait un tas de copains et quelques amis, sincères pour la plupart. Ils l’avaient surnommé "le roi", allusion malicieuse au film « le Kid de Cincinnati » parce qu'il jouait aux cartes avec une classe que les meilleurs joueurs lui enviaient ; Il excellait dans tous les jeux de cartes, depuis l’enfantine bataille jusqu'au cérébral bridge. On lui connaissait peu de partie perdue et aucun joueurs capables d’affirmer honnêtement qu’il l’avait battu deux fois.

Là où il était le maître incontesté c'était au poker. I1 fallait le voir jouer durant des nuits entières sur des mises qui atteignait des sommes astronomiques et qu'il gagnait toujours, avec une régularité exaspérante et suspecte mais qui forçait le respect.

Mais si on l'appelait "le roi", c’était peut-être aussi à cause de cette attitude majestueuse qui ne le quittait jamais. Il y avait quelque chose en lui qui faisait que l'adjectif royal lui allait à merveille, un mélange de classe, de condescendance, et de magnificence, une synthèse idéal du style, de la prestance et de la tranquille décontraction.

On ne lui connaissait pas de famille et nul, pas même lui, ne savait d'où il venait. Probablement né sous X, sans mémoire de son enfance hormis son prénom, il était, selon ses propres dires, « venu à la conscience » assis à une table de poker. Et lorsqu’il affirmait cela, nul n’aurait pu dire s’il était sérieux ou s’il bluffait… Mais tous se couchaient alors sous son regard imperturbable et la conversation glissait vers un autre sujet. Son argent lui avait toutefois acheté un état civil monégasque, il était donc aux yeux de la loi Alexandre Leroy né de père et mère inconnus.

Rapidement, son don pour les cartes lui avait effectivement assuré la fortune et, comme toujours dans ce cas là, les filles accouraient ! Cependant, celle qu'il attendait chez lui ce soir-là savait dû trouver le grand Amour (ou, plus certainement, plus riche que lui) car il était minuit et elle ne viendrait plus. En désespoir de cause, Alexandre décida de faire une réussite (qu'il ne ratait d'ailleurs jamais !) avant d'aller se coucher. Il prit un jeu de 54 cartes, dont sa maison était remplie, et commença à étaler les cartes. Tout se présentait comme toujours pour le mieux lorsqu’il retourna une carte ou rien n'était dessiné. Bien que son dos fusse en tout point semblable aux autres, la face de la carte habituellement imprimée était blanche !

Intrigué, il interrompit sa réussite, rassembla les cartes et entreprit de les trier. Il manquait le roi de trèfle ! Il était assez surpris mais il se rasséréna, en songeant qu'il pouvait parfois se produire des erreurs d’impression sur les cartes à jouer comme il y en a souvent dans les journaux... Quelque ouvrier aura mal fait son travail et le défaut d’encrage sera passé inaperçu aux yeux du contrôle qualité.

S’étant fait cette réflexion, il regarda la carte blanche d’un peu plus près. I1 constata que l'encre avait tout de même un peu marqué cette étrange carte. Il apparaissait bien le roi de trèfle, pâle, comme en filigrane. Il avait froid, i1 se leva pour se verser un verre de scotch et lorsqu'il l'eut bu, il regarda de nouveau cette carte qui lui paraissait décidément un curieux effet sur lui : mal à l’aise, il avait du mal à la quitter des yeux.

De nouveau il s’assit. La surprise lui coupait les jambes : la carte qui tout à l'heure encore était à peine imprimé laissait maintenant voir clairement le roi de trèfle ! Les couleurs étaient bien encore un peu pâles mais Alexandre, à présent hypnotisé par cette carte étrange, voyait les couleurs se préciser de seconde en seconde comme se révèle une photo au bain du photographe.

Il se rendit alors compte que son âme était aspirée par cette carte et que, plus ce roi de trèfle apparaissait, plus "le roi" se vidait de son essence vitale. Il comprit alors enfin pourquoi il portait ce surnom de "roi" et il comprit aussi l'origine de son prénom. Il était le roi de trèfle de ce jeu de carte et pour avoir joué avec le jeu dont il était le roi, il avait crée un paradoxe qui s'était résolu par la fusion du support et de l’essence.

La police n’expliqua jamais la disparition d’Alexandre Leroy ; la seule chose que l'on retrouva, ce fût le roi de trèfle à coté d’un verre de scotch vide renversé sur le tapis et qui fût remisé par un inspecteur de police, blasé des frasques des membres de la Jet Set monégasque, dans le paquet de carte qui traînait encore sur la table. "Le roi" était rentré chez lui...

Ar c'hazh du.
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